Par Charles Pépinster, initiateur du Groupe Belge d’Education Nouvelle (GBEN) – pédagogie du Chef-d’Oeuvre. Publié dans Innovations.
Comme un carrousel pour enfants…
Le manège tourne. Son maître laisse se balancer une floche au-dessus des têtes blondes qui défilent. Les plus hardis se lèvent et tentent d’attraper l’appât au passage. C’est Louis, le plus fort. Il vient de décrocher deux fois de suite le colifichet voltigeur. Le forain fait ensuite s’agiter le machin plus haut, hors d’atteinte de Louis cette fois et de tous les autres ; le temps est passé, il arrête le carrousel et décroche lui-même le fanion.
… dans une classe ordinaire
« Où s’est déroulée la dernière bataille de Napoléon ? ». Des doigts se lèvent, le maître désigne Louis. « Waterloo , m’sieur » – « Dans quel pays ? » – « La Belgique, m’sieur » – « En quelle année ? » Silence, même Louis reste coi. Le maître dit tout haut : «1815 »… et ça tourne, ça tourne, les questions magistrales pleuvent.
Monsieur Socrate, vous êtes chez vous
C’est ça, la méthode socratique – ou maïeutique – où on accouche les esprits par des questions sensées faire sortir la connaissance hors d’ignorants habilement questionnés. Les élèves sont comme dans un engin de foire qui bringuebale, les questions crépitent à en donner le tournis. Et quand personne ne trouve, l’enseignement transmissif (re)prend le dessus, le masque tombe, le maître explique, donne la bonne réponse… sans le détour gentil et pseudo coopérant du questionnement socratique.
En classe d’histoire comme à la fête au village, peu d’élus beaucoup de déçus… ou d’indifférents.
Voilà donc comment Socrate continue à faire des esprits ‘parturiants’ dans nos écoles. Et ça dure depuis 2500 ans. Tous les écoliers ont vécu la méthode socratique et, pour quelques-uns devenus profs, c’est comme une seconde nature. Intoxiqués, ils enseignent comme ils l’ont été en posant à leur tour une kyrielle de questions pour pêcher LA bonne réponse – celle qui EXPLIQUE – et puis la faire répéter. Ils sont pleins de bonne volonté cherchant vraiment la participation, l’activité des élèves. Ceux-ci les déçoivent souvent car ce sont toujours les mêmes qui répondent bien, les autres préférant bayer aux corneilles ou perturber le cours.
En réalité, interroger la classe n’est qu’un subterfuge, le camouflage d’un enseignement par la transmission qui bannit la vraie recherche. Le maître explique via une question. Cette manière d’enseigner montre ses faiblesses : celui qui a été élu pour donner la réponse explicative qui convient au maître n’a rien appris puisqu’il savait déjà ; les autres décrochent en masse, n’apprennent (quasi) rien en entendant la réponse attendue qui entre par une oreille et ressort par la même. Ceux-là se sentent incapables et s’en persuadent, toujours dépassés par les vedettes de la classe. Ensuite, ils n’essaient même plus de répondre, persuadés de leur infériorité. Leur silence est un mécanisme de défense : « … surtout ne pas répondre par une bêtise qui ferait rire la classe, place à Louis. » Ils s’habituent à attendre plus ou moins l’explication magistrale, avec ou sans ce semblant de participation hérité du grand philosophe grec. Ils ne pensent plus, ils entendent la bonne réponse du fort en thème ou du maître pour l’oublier bien vite.
C’est vrai que c’est ainsi que cela fonctionne. J’ai pu le vérifier pendant dix-huit ans où j’ai visité des classes en tant qu’inspecteur pour le ministère de l’Education. J’y ai constaté une maïeutique omniprésente qui alternait avec des leçons magistrales où le professeur expliquait sans même interroger… ainsi que de longues séances d’exercices individuels papier-crayon.
Or…
« Tout être humain est capable d’apprendre et de comprendre par lui-même sans explication » comme le montre un pédagogue du 19ième siècle Joseph Jacotot rapporté par Jacques Rancière dans son livre « Le maître ignorant », Edition Fayard 1987.
D’ailleurs, Gaëlle Jeanmart de l’ULiège qui, comme moi a lu Rancière écrit ceci dans la revue ‘IMAGINE demain le monde’ de mars-avril 2023 : « L’explication, qui est la méthode classique de l’école, introduit en réalité une rupture dans la vie d’une intelligence ; quand les enfants qui ont jusque-là appris seuls rentrent dans un processus d’apprentissage à l’école, tout se passe comme s’ils ne faisaient plus fonctionner la même intelligence que celle qui leur a permis d’apprendre à parler ou à marcher, dans un rapport autonome de vérification. L’école semble véhiculer cette croyance ; l’enfant ne peut pas comprendre sans l’explication du maître. »
Et maintenant que vais-je faire ? Car « Quand ils me déçoivent, qu’est-ce que JE change dans mes pratiques ? »
Sans nier que la maïeutique puisse être efficace dans un rapport individuel maître/élève, son aspect faux-semblant de participation à l’élaboration de le connaissance dans un groupe-classe nous fait l’abandonner au profit de la vraie recherche par l’apprenant, par l’auto-socio-construction du savoir.
Monsieur Socrate, il y a maintenant mieux
Consigne donnée à toute la classe : « Situez sur la ligne du temps et dans l’espace la dernière bataille de Napoléon, ses protagonistes et surtout ses conséquences politiques en ce qui concerne le pays où elle s’est déroulée et certains pays voisins »
Remarque : cette question complexe stimule davantage qu’une ribambelle de points d’interrogation faciles à résoudre donc inutiles.
Démarche d’apprentissage d’Education Nouvelle
- Travail de recherche personnelle, sans communiquer pendant vingt minutes.
- Outils : se rendre librement dans la bibliothèque- centre de documentation, fouiller l’Internet, téléphoner à un expert, interroger la ville de Waterloo.
- Groupez-vous par trois et rédigez une affiche bien lisible.
- NB. C’est le professeur qui décide de la composition équilibrée des trios… sinon, trois ‘Louis’ vont faire équipe.
- Un membre de chaque trio va butiner des informations dans les trouvailles des autres groupes si son groupe est en panne.
- On fait tourner les affiches une fois terminées parmi les autres groupes pour enrichir encore son trio.
- Affichage, apports importants du professeur. Discussion générale.
- Réflexions sur la démarche.
Une autre façon d’apprendre qui tourne aussi le dos à Monsieur Socrate
Méthode Peps par Charles PEPinSter.
Au cœur de la pédagogie du chef-d’œuvre où enseigner fait apprendre.
Voici une démarche pédagogique qui convient à des groupes en formation comptant jusqu’à 120 élèves en interaction vive pendant deux heures et plus. Elle se révèle efficace aussi pour faire apprendre des points du programme complexes dans des classes de l’enseignement primaire, secondaire ou supérieur.
– Matériel
Deux Textes A et B intéressants et difficiles qui traitent d’un même sujet ou de sujets différents + des grandes feuilles et de gros marqueurs.
Groupes : « Veuillez vous choisir un-e partenaire avec qui vous ne travaillez pas d’habitude ». Ou bien, le professeur impose une composition équilibrée des duos s’il connaît bien sa classe.
– Présentation/ Etude :
« Chacun-e va recevoir un des deux textes A et B, par exemple en A, les logarithmes et en B le nombre d’or ».
« Dans votre duo, un partenaire (A) étudiera de façon critique (en prenant des notes) le texte A. L’autre étudiera (en prenant aussi des notes) le texte B. Votre objectif commun est d’en faire ultérieurement profiter votre collègue. Ne craignez aucun contrôle magistral. RIEN ne sera absurdement noté de façon autoritaire dans le cadre de cet exercice… la menace/chantage n’étant plus nécessaire pour inciter à l’étude».
– Révision :
invitez les lecteurs du texte A à s’associer par deux. Faites de même pour les lecteurs du texte B. Incitez-les tous à se concerter sur ce qu’ils souhaitent faire apprendre bientôt à leurs collègues sur base du texte qu’ils ont étudié à fond, de leurs notes (A ou B selon le cas).
– Double interview, double entretien instructif :
Invitez chaque duo de lecteurs A à s’associer à un duo de lecteurs B. Deux A et deux B se feront alternativement apprendre le contenu de leurs textes respectifs.
On ne fixe pas de durée de travail mais on observe le taux d’activité avant de passer à l’étape suivante c’est-à-dire quand il y a saturation dans TOUS les groupes de quatre. Une annonce du professeur : « Encore deux minutes ! », ce léger stress positif qui peut stimuler l’étude.
– Interro. Contrôle :
quatre A se rassemblent ensuite et, de mémoire, font une grande affiche avec ce qu’ils ont appris des B… et inversement.
– Evaluation sous forme de renforcement de la connaissance :
les quatre A reçoivent l’affiche faite par leurs élèves B, ils y soulignent en rouge tout ce qui est pertinent et ajoutent en vert ce qui manquerait. Ils peuvent ajouter un commentaire… et même une NOTE douce identique pour tous les quatre membres du même groupe (ce qui est légitime et citoyen) si la direction de l’école exige encore des bulletins chiffrés. Les quatre B font de même.
Proplongement
Les feuilles de contrôle sont rendues à leurs auteurs. Discussions. Le professeur peut reprendre toutes les copies et confirmer les notes (si la direction exige son seing). Il peut transcrire ces notes inactivées donc apaisées dans les bulletins chiffrés traditionnels désormais si ceux-ci perdurent dans l’école.
Précaution.
Le professeur qui s’engage dans cette nouvelle voie serait heureusement accompagné par des collègues aimant l’innovation tonique. Son petit groupe, après avoirs essayé, analysé, critiqué la méthode PEPS devrait idéalement rencontrer la direction de son établissement pour l’informer… surtout si celle-ci est conservatrice et donc frileuse devant la nouveauté..
Il faut argumenter ! Le « pourquoi » du changement est crucial : il s’agit d’une urgence de civilisation que de former des citoyens créatifs et solidaires rendus ainsi mieux armés pour affronter les périls à venir.
– Analyse réflexive :
« Relevez, en groupe de trois tout ce qui distingue cette forme d’étude de la manière scolaire habituelle. Inventez, en groupe, des applications de cette démarche dans votre classe : groupe 1, en géographie, groupe 2 en histoire, groupe 3 en poésie, groupe 4 en musique, etc. ». Mise en commun.
Cette Méthode Peps fonctionne dans toutes les matières des programmes d’étude seulement si les deux documents à faire apprendre sont équilibrés et passionnants. Exemple ; A, la vie sociale des abeilles et B, les échanges entre les arbres. Pour finir, un exposé magistral suivi d’un débat pourra utilement renforcer l’apprentissage.
Restriction importante
Promouvoir une auto-socio-évaluation affable et éducative dans l’enseignement obligatoire ou lors d’une formation à caractère culturel, c’est justice. La note éventuelle y a perdu de sa virulence, elle est comme un vaccin inactivé. Mais lorsqu’il s’agit d’un concours librement choisi où un seul poste sera attribué au « meilleur » parmi 10, 20 ou 100 candidats, il n’est plus question d’entraide entre les récipiendaires. Sélectionner pour attribuer un emploi est légitime. Il s’agit donc de distinguer le contrôle des connaissances comme filtre social et le concours ».
Charles Pépinster
initiateur du Groupe Belge d’Education Nouvelle (GBEN)
– pédagogie du Chef-d’Oeuvre.
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