2024 : OBJETS/SUJETS… BIFURCATIONS EN COURS

Ce texte de Raymond Millot est une ébauche le 22 février 2024 de ce qui va devenir une publication chez l’éditeur Massot.

Pour mémoire…

Une bifurcation majeure concernant la femme

  •  2017 : « le mouvement #Me Too a rendu possible quelque chose qui semblait inimaginable il y a quelques années : entendre les femmes. Une « libération de la parole » mais surtout de l’écoute » constate en 2024 le quotidien Libération…
  • 1791 : Olympe de Gouges rédigeait une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne.

Il a donc fallu 216 ans pour que la femme soit ainsi écoutée et reconnue en tant que sujet

Concernant l’homme

… la bifurcation est à entreprendre ! Vaste programme… pour que tous ou du moins la plupart, reconnaissent leur responsabilité.

Concernant l’enfant, quelques jalons :

  • 1904 : Lewis Hine pouvait encore photographier des enfants de 5 ans employés dans les filatures anglaises…
  • 1882 : Jules Ferry instaure l’école obligatoire, l’enfant échappe enfin à l’exploitation par le travail, mais il reste en l’état d’objet. On lui enseigne ce qu’on nomme aujourd’hui les « savoirs fondamentaux » pour satisfaire les besoins de la révolution industrielle et ceux de la Patrie (1918 : on a décompté côté français,1 400 000 de morts, 4 000 000 de blessés).
  • 2021, en France : une commission indépendante se penche, sur les violences sexuelles faites aux enfants. Le juge pour enfants Edouard Durand qui dirige cette commission, la « CIIVISE », rend son rapport en 2024 et l’on apprend que les mineurs sont en France 160 000 à subir des violences sexuelles. Au moins 2 enfants par classe ! 

L’opinion découvre que l’enfant, dont on parle publiquement avec attendrissement et qui fait l’objet de soins raffinés dans les journaux, est aussi, massivement, l’objet des pires abus. On aimerait assister à une vague massive d’indignation…

  • 2023, décembre, le juge Durand est évincé… il semble déranger
  • 2024 Les deux personnes qui le remplacent à la tête de la Ciivise, ont selon Télérama du 14 février « foulé aux pieds la doctrine, si forte, de la CIIVISE, le « on vous croit » qui affirmait jusqu’ici la légitimité de la parole des victimes ». Ces deux nouveaux co-présidents sont contraints de démissionner… » « Comment cette commission peut-elle finir dans un tel fiasco ?» s’interroge l’hebdomadaire (pas vraiment écolo-gauchiste). Le Président Macron semble avoir oublié être l’initiateur de cette malencontreuse CIIVISE. Avec son ministre Attal il entend maintenant et de toute urgence rétablir l’autorité et à cet effet utiliser les artifices habituels, uniforme, salut au drapeau, etc… Il s’agit de couper l’herbe sous le pied du R.N.

            Les souffrances des enfants sont de nouveau poussées sous le tapis…

Ces quelques données appellent à réfléchir au fait qu’aucun mouvement Me Too ne permettra aux enfants de « se faire entendre », et que cette évidence nous fait le devoir, sinon de parler pour eux, du moins de réunir les preuves que leurs souffrances sont encore plus nombreuses et odieuses que celles des femmes. Notamment celles qu’ils subissent à l’école sur lesquelles il nous est possible d’agir.

[Lire aussi « Dénoncer la violence systémique à l’oeuvre dans l’école, c’est aussi lutter contre le harcèlement scolaire » de J.P. Véran dans son blog de Médiapart.]

Certaines violences sont depuis peu connues du public : harcèlement, décrochage, phobie scolaire, détérioration de la santé mentale des enfants et des adolescents, sont périodiquement évoqués dans les journaux à la télévision. Le problème est suffisamment grave pour qu’on s’efforce de remonter à la racine des causes. A cet effet, nous proposons de prendre au sérieux l’objectif majeur qu’osait évoquer Jules Ferry, l’émancipation, et de réfléchir à la manière de transposer, à l’intention des enfants, la conviction de Karl Marx :« l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes »…

L’auteur de ces lignes est entré tardivement dans l’enseignement et a eu le privilège de participer aux recherches-actions des écoles expérimentales du XXème (« Vitruve »), puis de la Villeneuve de Grenoble (animation de 5 groupes scolaires) toujours en relation étroite avec la recherche (INRP) de 1962 à 2001). Il a été porteur puis a suivi la mise en œuvre du projet émancipateur, de la pédagogie de « l’auto-socio-construction ». Il a assisté objectivement, dans la durée, à la transformation du statut de l’enfant. Il a pu observer comment son passage à l’état de sujet a pu provoquer des évolutions dans les familles et dans le corps social (notamment quand une équipe a diffusé sa brochure « Vivre à l’école en citoyens ») .

C’est donc avec une longue expérience pratique qu’il se permet de réfléchir sur le thème « Statuts » puis d’en tirer une proposition permettant d’ouvrir le débat.

LES STATUTS

Les travailleurs

Dans la société industrielle, naissante, Marx pouvait définir le prolétaire comme un travailleur « qui, n’ayant ni capital ni rente foncière, vit uniquement de son travail, d’un travail abstrait et monotone ». Le prolétaire est un objet dont on dispose comme une machine. Cette société s’est complexifiée mais le nombre de personnes qui vendent leur force de travail et exécutent des tâches sans intérêt est tout aussi grand. Complexification qui rend le projet émancipateur lui aussi plus complexe…

La femme

Le statut d’objet a une place majeure dans la lutte émancipatrice des femmes qui dénoncent ce fait immémorial. En qui combattant les aliénations qui les accablent elles revendiquent un statut de sujet. (cf. le début de ce texte).

Les enfants
Les travailleurs et les femmes luttent pour leur émancipation. Les enfants, mis à part les plus grands, ne sont pas en mesure d’analyser le problème. C’est donc notre devoir d’entreprendre cette analyse et d’envisager les voies de leur émancipation (dont l’institution parle abusivement en réduisant cet objectif à la transmission de savoirs).

Les enfants dans la sphère familiale

… ce statut d’objet est évident, non seulement dans les actes criminels dénoncés par la Ciivise, mais aussi dans le formatage éducatif, la transmission des « valeurs » (traditions, religion, « récits » historiques, etc.). Les parents sont de plus en plus nombreux à prendre conscience de la réalité volontaire ou insidieuse de ce problème. Ils constatent aussi qu’il est difficile de s’en dégager. Le statut de sujet s’impose néanmoins progressivement.

La bifurcation objet/sujet suit donc son cours dans notre société. Elle peut sembler irréversible mais les systèmes totalitaires peuvent engendrer des régressions : dans la Russie de Poutine (1)

Les enfants dans le système scolaire public

… Nous appelons à réfléchir aux faits suivants :

  •  Les enfants avant 6 ans, à l’école  maternelle, alors que le pouvoir actuel cherche à en faire la propédeutique  de l’école primaire, sont encore majoritairement traités comme des sujets, tout autant et probablement mieux que dans la moyenne des familles. Ils peuvent se déplacer librement, jouer, développer leurs capacités créatrices. Ils sont appelés à découvrir et respecter les différences (sexe, couleur, âge, comportements). Ils s’y socialisent, apprennent à coopérer et y sont encouragés et accompagnés par des adultes bienveillants. Le processus « d’auto-socio-construction » est objectivement en cours (plus ou moins clairement théorisé).
  • À 6 ans, ils se trouvent soudain enfermés dans la salle du « cours préparatoire », contraints à des apprentissages dont ils ne comprennent pas précisément l’intérêt et la nécessité. Apprentissages qui laissent peu de place au respect du rythme de chaque enfant, et dont la fonctionnalité est très réduite, peu perceptible (sinon la fonction : satisfaire la maîtresse ou le maître, les parents). Les enseignant•e•s peuvent s’efforcer d’en ouvrir le champ culturel, mais la régression actuelle rend cette attitude presqu’impossible parce qu’il faut suivre le programme et sa temporalité.

Les enfants deviennent objectivement des objets dont les étapes de formatage sont suivies attentivement : les évaluations se multiplient et l’on accorde à celle « du milieu d’année » une possibilité prédictive de réussite ultérieure ou d’échec. Leurs parents acceptent ce changement, ils savent qu’un retard pris à 6 ans et demi risque de coûter très cher au cours du processus de sélection. Il leur semble normal de dire « maintenant tu es grand, tu vas à la grande école », sous-entendu, il est temps que tu découvres la dure contrainte du travail. L’enfant peut en être fier, se résigner ou en souffrir.

Il est possible de comparer cette attitude « réaliste » avec un rite d’initiation…

  • De 6 à 17ans le formatage se poursuit, les enseignant•e•s en sont chargé•e•s sans trop le mettre en cause.
  • À 18 ans, après le bac, les élèves retrouveront (?) un statut de sujets (si toutefois leur vœu à « Parcoursup » est satisfait…) mais le long formatage qu’ils ont subi à partir de leur sixième année aura laissé des traces…
  • Les enseignant.e.s , si elles et ils se considèrent aussi comme des « éducatrices ou des éducateurs » doivent gérer leurs contradictions : s’efforcer de respecter leurs élèves en tant que sujets, en tant qu’individus et êtres sociaux… mais avant tout respecter les programmes pour qui les élèves sont des objets à formater, à évaluer, principalement en prévision de leur insertion dans la hiérarchie économique (but essentiel du système « éducatif »)

Les adeptes des diverses formes d’Education Nouvelle,

  • sont donc dans l’obligation de gérer l’antagonisme objet/sujet et se trouvent dans une contradiction douloureuse : s’efforcer de donner du sens aux obligations qu’elles ou ils subissent, tout autant que les enfants… Contradiction permanente d’autant plus dure à supporter que ces enseignant•e•s sont très rarement majoritaires dans leur établissement !
  • Leur espoir ? Qu’un changement politique puisse, un jour, faire prospérer le fruit de leurs recherches et parfois elles et ils militent politiquement à cet effet. Mais leur constat comme nous le faisons ici, est que toutes les organisations politiques évoquent volontiers le concept éducation mais se gardent de dénoncer le rôle du système scolaire dans la reproduction sociale comme ont osé le faire les sociologues Bourdieu et Passeron. Toutes et tous se contentent de défendre « l’école de la République »
  • ll est possible de faire une hypothèse : la cause de cette difficulté récurrente pourrait se trouver dans l’attachement à l’idée ancestrale de transmission… La gauche tout autant que la droite, les croyants de toutes religions, les parents, souhaitent depuis toujours transmettre leurs « valeurs ».

En considérant inconditionnellement l’enfant comme une personne, en lui reconnaissant le statut de sujet, nous pensons qu’il pourra, devenu grand, contribuer au processus émancipateur en cours et même l’accélérer (2)

Cet objectif conditionne la réalisation des objectifs de notre appel de 2020 (3) où il aurait pu figurer. Il invite à faire du 4ème point un objectif majeur :

Affirmer que l’éducation est un bien commun qui en tant que tel, ne doit pas dépendre d’un quelconque pouvoir politique ou économique mais faire l’objet d’une construction collective évolutive élaborée démocratiquement.

Raymond Millot 22 février 2024

NOTES

  • OBJETS

(1) Reportage édifiant de France 5 (16 avril 23). OLGA , instructrice dans « l’armée des  jeunes », dans la russie de Poutine, déclare : « Les enfants  sont un terreau fertile et il nous revient  d’y planter la bonne graine. Il faut profiter de la période où ils sont encore petits. Ce que nous mettrons dans leur tête déterminera ce qu’ils seront dans le futur. Un jour, ce sera leur tour de payer leur dette envers leur pays. Oui, ça fait de la peine de devoir sacrifier ses enfants (…) un enfant naît pour être défenseur de sa patrie. Une fille pour être la gardienne de son foyer »

  • SUJETS

(2) Au lycée, les enfants, devenus de jeunes adultes, en ont fait la démonstration quand, en 2016, le CESE (Conseil Economique Social et Environnemental alors animé par Jean-Marie Laureau), s’est rendu au lycée Le Corbusier d’Aubervilliers. Des élèves, le Proviseur et plusieurs professeurs étaient appelés à témoigner. La parole est tout d’abord longuement donnée à une dizaine d’élèves de « l’atelier culturel » qui se sont  répartis les interventions autour de trois thèmes

« l’importance de la pression », « l’école lieu de souffrance », « la compétition malsaine pour la meilleure note(de la classe) au détriment du savoir ».

 Grâce à de récentes innovations, ils ont pu connaître « la solidarité, l’entraide, le travail en groupe et la mutualisation qui permet de combler les lacunes avec les points forts des autres

  Ils savent « qu’il faut défaire la représentation qu’ont les parents de l’école et leur montrer que la qualité de l’apprentissage est plus importante ». Ils dénoncent encore « la pression sur les profs qui doivent finir le programme et ne donnent pas le temps de comprendre, et sur l’élève qui doit restituer ses connaissances sans même les comprendre ».

Au collège

Le malaise existant a justifié une enquête officielle sur La santé des collégiens en France 2018-Novembre 2020. Une première question générale porte sur le fait d’aimer l’école, sur la perception des exigences scolaires excessives et du stress lié au travail scolaire… « La proportion d’élèves déclarant aimer l’école « un peu » ou « beaucoup » décroit de façon régulière, passant de 86,0 % en 6e à 56,7 % en3e . Plus encore, la proportion de ceux déclarant aimer beaucoup le collège se voit divisée par trois entre les élèves de 6e et ceux de 3e » etc…

En 2018 une « Enquête nationale en collèges et en lycées chez les adolescents sur la santé et les substances » apporte des constats qui devraient interroger comme « La perception du collège a tendance à se dégrader avec l’avancée dans les niveaux de classe : la proportion d’élèves déclarant aimer l’école « un peu » ou « beaucoup » décroit de façon régulière, passant de 86,0 % en 6 e à 56,7 % en 3e . Plus encore, la proportion de ceux déclarant aimer  beaucoup le collège se voit divisée par trois entre les élèves de 6 e et ceux de 3e »..

  • BIFURCATION

(3) 4 objectifs de l’Appel de 2020 :

  • développer les capacités de résilience « en donnant la part belle à la coopération et la créativité, et au développement des sciences citoyennes et participatives (cf. les 35 propositions)
  • permettre au potentiel d’intelligence et de créativité de chaque individu de s’exprimer au service de son propre équilibre et du développement qualitatif de la société, notamment par la création dans le domaine artistique
  • favoriser les démarches émancipatrices et solidaires dans l’esprit des premiers temps du mouvement ouvrier
  • affirmer que l’éducation est un bien commun qui en tant que tel, ne doit pas dépendre d’un quelconque pouvoir politique ou économique mais faire l’objet d’une construction collective évolutive élaborée démocratiquement.