Philippe Watrelot, ancien professeur de Sciences économiques et sociales, formateur, militant pédagogique. Publié dans Système éducatif.
Introduction
L’« affaire Bétharram » continue à susciter de nombreuses réactions. Ce peut être le déclencheur d’un véritable « metoo scolaire » et d’une vraie réflexion sur l’éducation. Le livre qui sort, « Les silences de Bétharram » par sa médiatisation peut y contribuer (voir note). Mais pour y parvenir, il me semble qu’il faut bien distinguer les logiques et se garder de deux tentations d’instrumentalisation.
Deux logiques
Dans ce qui se passe autour de Bétharram il y a deux logiques qui sont intriquées.
Il y a évidemment une dimension politique qui est liée au fait que François Bayrou est, de fait, concerné par ce dossier. La tentation est grande (et elle n’est pas absente chez certains députés) d’une instrumentalisation et d’en profiter pour « se payer Bayrou » avec ce dossier. Celui-ci serait forcément coupable.
Mais il y a une autre dimension qui est sociétale et systémique.
Bétharram n’est que le cas le plus visible d’un ensemble d’établissements où les mécanismes sont plus ou moins les mêmes : aveuglement, surdité, culture de la violence et masculiniste, violences sexuelles…
Et la question globale est donc de se demander pourquoi « on » n’a rien vu, rien entendu… Et cela ne concerne pas/plus seulement la personne de Bayrou et sa seule responsabilité mais un ensemble de mécanismes sociaux.
Bayrou (qui ne brille pas par son courage politique) était et est encore enserré dans un ensemble de mécanismes sociaux qui n’en font qu’un « responsable » parmi d’autres. Dire cela ne le dédouane pas mais nous oblige à une analyse moins binaire et plus nuancée.
Hélène Perlant s’y est essayé et, sur France Inter, (24/04/2025), fait presque œuvre de sociologue en proposant d’expliquer les causes du «silence de Bétharram» (c’est aussi le titre de ce livre) en partant d’un double paradoxe : « plus il y a de témoins, moins ça parle » et « plus on est intriqué, moins on voit ». Les mécanismes du contrôle social et des « solidarités mécaniques » dans les petites communautés fonctionnent en effet ainsi. Et cela peut expliquer l’aveuglement et la surdité.
Même s’il est important de chercher des responsables et des coupables, pour comprendre ce qui se joue il faut penser en sociologue et non pas uniquement en procureur.
Délivrez-nous de la tentation…
Il y a donc une première tentation qui est celle d’instrumentaliser cette affaire pour éliminer François Bayrou, coupable de ne pas avoir vu et surtout de ne pas avoir entendu ce que disaient les lanceurs d’alerte. Aujourd’hui, sa ligne de défense est confuse et est d’ailleurs perturbée par une vision politicienne puisqu’il pense qu’on veut sa peau. Réduire, d’un côté comme de l’autre, cette affaire à cette dimension de cuisine politique est indigne des souffrances des victimes.
On peut rajouter une deuxième tentation d’instrumentalisation qui serait celle de « se payer l’enseignement privé » et d’en faire le seul lieu des violences physiques et sexuelles.
Certes, je suis d’accord pour dire (et je l’écris !) qu’il y a une prévalence du privé et un « système » qui favorise ces violences : relations de dépendance mutuelle et d’emprise, « solidarité » et contrôle social propres aux petites communautés, internats, non mixité, etc.
Mais ces faits existaient (existent encore) aussi dans le public. On voit ressurgir aujourd’hui des situations voisines.
C’est bien une culture de la violence et de la domination qu’il faut questionner et pas seulement un système d’enseignement.
Si l’enseignement privé doit être interpellé c’est d’abord et surtout sur son rôle dans le séparatisme et l’entre-soi et le refus de la mixité sociale qui ne font que renforcer les inégalités sociales.
Mais c’est tout le système éducatif et notre société dans son ensemble qui doit se questionner sur la place donnée aux enfants et aux jeunes. Peut-on fonder une éducation sur la menace, la peur et la violence ? Quelles valeurs voulons nous transmettre ?
PhW le 24 avril 2025
Notes
Le livre du lanceur d’alerte Alain Esquerre : une affaire de pédophilie ou plutôt de pédocriminalité ?

Le livre sur l’affaire Notre-Dame de Bétharram est sorti le jeudi 24 avril 2025, plus d’un an et demi après le début du scandale. L’ouvrage est co-écrit par Alain Esquerre, le porte-parole des victimes, et par la journaliste Clémence Badault.
L’Affaire Betharram dépasse :
– le cas de François Bayrou qui n’a rien vu rien entendu
– l’unique cas de l’enseignement privé sa violence et ses dérives même si avec les ministres macronistes (Blanquer, Attal et les ministres suivantes qui ne les ont pas contredits), il est l’objet de tous les soins et aides financières qui outrepassent scandaleursemenet, ceux dédiés au Service public de plus en plus mis à mal.
– Il doit questionner aussi l’enseignement public et son approche de l’émancipation des enfants et des jeunes très peu interrogée car allant de soi alors que les mêmes mécanismes que dans le privé y sont aussi à l’œuvre : violence institutionnelle mais aussi abus sexuels : voir le cas dénoncé dans l’article du Café pédagogique du 6 mai 2025. « Accusation de violences au lycée Bayen : défaillances et failles de l’Éducation nationale. »
C’est d’ailleurs le propos de notre collectif Education bien commun depuis 2020. La société génère depuis des millénaires des comportements qui ne respectent ni les enfants ni les jeunes. Et ça peut aller très loin dans la violence.
C’est le propos de Raymond Millot dans son dernier livre-testament où il nous a délivré son espoir que les choses changent enfin : « Bifurque, changer l’ordre millénaire ».
Notes
Philippe Wat
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